Ma chère Mimine,
Nul besoin d'arrêter l'horloge. Elle a cessé depuis longtemps d'égrainer tes jours. Depuis longtemps déjà, tu n'as plus la conscience du temps qui passe. Et le chagrin qui me submerge s'est longuement heurté à ton silence et au vide du gouffre qu'il ouvrait sous mes pas. Dans ces moments de recueillement, il aurait été mal compris que je ne prenne pas la parole. Mais le tourment qui m'envahit m'impose d'éloigner l'hypocrisie qui consisterait à éluder cette douloureuse question : comment mesurer la part qui revient au deuil et celle qui consiste à se lamenter sur son sort ? Car l'isolement dans lequel tu as été plongée depuis si longtemps ma chère Mimine m'a éclaboussé d'une solitude si éprouvante que je ne sais plus à quand dater mon deuil.
Durant toute cette dernière période de la vie de Christine, j'ai été traversé par les mêmes doutes et les mêmes espoirs. Espoir de conserver le plus longtemps auprès de moi celle que j'aime et angoisse que ce sursis ne se fasse au détriment de son bien-être. Ce dilemme existentiel se lisait jusque dans mes prières qui hésitaient entre supplier la sauvegarde de ma raison de vivre ou implorer l'issue de ses souffrances. Cette étape fut le théâtre de tous les questionnements. Ai-je répondu aux attentes, ai-je rempli les vides d'une existence à laquelle la parole a été ôtée depuis si longtemps? L'absence de réponses fut le plus cruel des déchirements. Ne pas comprendre les souhaits ni la souffrance de celle que j'aime fut la principale cause des désarrois qui ont torturé ma conscience.
La vie de celle que nous entourons aujourd'hui de nos prières fut parsemée de périodes de pur bonheur jalonnées d'épreuves douloureuses. Et la manière dont elle a traversé ces étapes est constitutive de son tempérament. C'était une battante taillée pour surmonter les obstacles. C'était une médiatrice aussi efficace que désintéressée. C'était un être généreux avec ses proches comme qu'avec ses patients. Et pour finir, c'était une amie dont la fidélité ne fut jamais démentie.
Christine est née en janvier 1955 à Thoissey au bord de la Saône en crue. Dès lors, une enfance heureuse dans une famille aimante s'offrait devant elle. Évoquant ses souvenirs d'enfance, elle décrivait son habileté au jeu de billes, les joutes nautiques où son père excellait, le catéchisme avec l'abbé Renaud, les vendanges en famille à Corcelles, la douleur ressentie par l'éloignement à l'aérium d'Ouilly ainsi que l’entrée en sixième à Bréart et les amitiés qu'elle y a forgées.
Les années passèrent et la famille s'installa à Vonnas dans la nouvelle maison construite près du berceau parental. Les étapes scolaires se succédèrent avec en toile de fond les étés passés à la salaison de Mézériat. C'est la rudesse de ce travail saisonnier qui déclencha chez Christine la motivation pour éviter ce sort peu enviable. Et ce sont les années d'étude au lycée Pardé à Bourg qui virent naître en elle la conviction de la voie à suivre pour embrasser le métier d'infirmière.
C'est à cette époque que nous nous sommes connus. Le courrier échangé marque la naissance de l'amour qui fut le pilier de notre jeune existence. Au cours de sa première année d'études, Christine fut la proie d'une indicible maladie qui, ironie du sort, la cloua six mois dans un lit d'hôpital. Six mois emplis de doute et de crainte durant lesquels son pronostic vital fut plusieurs fois engagé. Cruel destin pour celle qui s’apprêtait à officier de l'autre côté du miroir !
Après son complet rétablissement, elle a repris sa première année d'étude avec un enthousiasme décuplé par l'arrière-goût amer de cette épreuve. Notre petit nid situé place Gardon est, je crois, le souvenir le plus cristallin de la mémoire de Christine. Elle le rejoignait le soir en montant les deux étages avec son vélo pliant sous le bras pour redescendre le matin rejoindre l'école d'infirmière. Études, qu'elle finançait en travaillant trois nuits par semaine à l'IME de Mâcon et en officiant les étés dans des colonies de vacances de la SNCF. C'est avec une nostalgie émouvante qu'elle parlait de ces temps désargentés qui ont vu grandir nos sentiments l'un pour l'autre.
Puis vinrent les années passées à la Tour du Bief. C'est là qu'au tout début, Christine a révisé ses cours en vue de l'examen final pour obtenir le précieux sésame dont elle n'était pas peu fière. C'est là que, une semaine avant le mariage, le petit rond sur le test nous a appris - véritable entorse aux convenances – la venue d'un héritier! C'est là qu'ont été élevés Jean-Charles et Caroline et que pendant douze années Christine s'est dévouée pour que naissent entre ces murs leurs plus beaux souvenirs.
Après de mures réflexions, Christine a ressenti le besoin de reprendre son activité. La voilà partie sa mallette à la main sillonner les routes du vignoble qu'elle a appris à connaître comme sa poche ! Elle était si heureuse de son nouveau statut que sa joie de vivre inondait notre foyer. Je sais par les nombreux témoignages qui l'affirment que son action était appréciée dans cette petite région où se trouve réunie une bonne partie de ma famille. Aux dires des gens, où transpirait une certaine fierté, elle était la belle-fille à Gustave !
Christine avait chevillée en elle une envie de vivre qui la portait à organiser nos vacances annuelles avec une assiduité sans cesse renouvelée. Sa motivation à vivre à pleines dents était galvanisée par les encouragements de ses clients les plus âgés qui l'incitaient à profiter de la vie jugée trop courte par ceux-là même qui, l'âge venant, savaient leurs jours comptés.
La maladie de Jocelyne qui fut le copié-collé de celle de sa maman a profondément troublé la conscience désinvolte de Christine. Sans le laisser deviner, elle a ressenti le poids de cette épée de Damoclès rodant au-dessus de sa destinée. Imperceptiblement, elle est devenue une autre femme. Moins expressive, moins enjôleuse, moins joyeuse aussi. Car il était désormais attesté que le gène en cause était héréditaire et…par voie de conséquence, potentiellement transmissible.
C'est ce même gène qui fut la cause de sa maladie. Du moins, on le suppose. Car nul ne le sait avec précision. Se manifestant sous d'autres formes, il n'en fut pas moins très prégnant. Associant les atteintes neurologiques aux désordres physiques, il n'accorda que peu de chance à Christine pour se tirer de ce mauvais pas. Cependant, elle a décidé de lui mener jour après jour un combat sans relâche. Associant les épreuves physiques - la marche, la gym - aux exercices mentaux – l'orthophonie, la lecture à voix haute, le scrabble, les jeux télévisés, les mandalas - elle a tenté de repousser obstinément chaque stade de la détérioration de ses facultés sans ne jamais rien concéder à la maladie. Sans jamais se plaindre, elle a mis tout en œuvre pour reculer l'échéance ultime. Cependant, à bout de forces, après de multiples crises, par deux simples mots, précis et péremptoires, elle m'a fait savoir qu'elle désirait être accompagnée médicalement dans un cadre protégé. Là, ne s'exprimant plus, sa santé s'est dégradée par étapes successives jusqu'à ne plus pouvoir marcher. Malgré les prières et les bougies mises en offrande à Ars comme à Lourdes, elle a été confrontée à l'issue suprême qui a fait peu de cas de sa détermination ! Mais ces suppliques n'ont pas été vaines, car, à notre grand soulagement, Christine a conservé une sérénité et une paix qui ont agi comme un baume consolateur sur notre insondable douleur.
Les fleurs qui ornent le cercueil de Christine sont les seules dont elle désire être honorée. Que les dons pécuniaires en faveur de la recherche médicale soient la marque de votre amicale affliction. Voilà les dernières volontés qu'elle a exprimé par écrit en 2011 lorsqu'elle a appris la cause de la maladie de Jocelyne !
Ma chère Mimine, tes amis et ta famille ici rassemblés pleurent en toi un être d'exception qui sans bruit et sans ostentation, a su prendre soin de ceux qui souffrent. Ce métier qui était ta raison d'être, tu l'as exercé comme un sacerdoce avec un bonheur et un entrain indescriptible. En te levant de très bon matin, par tous les temps, d'humeur toujours égale, il ne faisait aucun doute que ta journée serait entièrement dévouée au service de ton prochain.
Je te dois tous les bonheurs de notre vie commune comme tous ceux de ma vie professionnelle. Je te dois d'avoir su m'encourager lorsque les doutes rongeaient ma conscience. Je te dois de m'avoir entourer de multiples attentions comme autant de preuves d'amour.
Tes petits-enfants ont ressenti un immense chagrin au cours de ces années qui ont vu décliner ta santé. Nul doute que Charlotte, Anna-Rose, Baptiste et Séraphin en resteront marqués à jamais. Ils se remémorent dans le même temps les moments inoubliables de nos vacances d'été. Deux semaines pendant lesquelles, faisant abstraction des impératifs d'éducation parentale, les seuls principes à respecter étaient la bonne humeur et l'entrain à partager des aventures communes propres à cimenter notre groupe. Ces moments rares, tu les envisageais comme autant d'éléments propices à renforcer leur mémoire, à forger leurs souvenirs et leur personnalité en les enracinant dans notre culture.
Je sais pouvoir compter sur le soutien de nos enfants qui avec Maryline et Mickaël ont été d'un secours infaillible. Ils ont pris soin de nous deux qui étions emprisonnés dans une tourmente d’abattement et de découragement insondable. Ils pleurent une maman aimante et généreuse. Les larmes aux yeux, ils se souviennent des pulls que tu leur tricotais preuve d'une tendre affection jamais prise en défaut. Tous ceux – famille, amis ou voisins - qui nous ont entourés de leur délicate bienveillance plus ou moins ostensible se reconnaîtront. Qu'ils sachent que ces mots sont à leur intention et que notre reconnaissance à leur égard est sans borne.
Ma chère Mimine, avant que je ne te rejoigne, tu seras sous la protection des prières de ma maman partie si jeune. Elle n'aurait pas manqué d'apprécier tes qualités d'âme et elle t'aurait chérie autant qu'elle m'a chéri s'il lui avait été donné de te connaître.
Nous savons pouvoir puiser nos enfants et moi, les seules consolations capables d'adoucir l'amertume de ce deuil si cruel dans la certitude que tu es allée recevoir au ciel la juste récompense de ton existence irréprochable consacrée à l'accompagnement et l’atténuation de la souffrance humaine.
Portés par nos prières qui nous aideront à construire le pont pour franchir le gouffre où coule notre douleur, nous savons qu'en rejoignant les êtres chers que nous pleurons, tu trouveras la sérénité et l'apaisement que tu as toujours cherché à établir ici-bas.